Lui - Oula, y'a une file monstre!
Elle - Mais non chéri, ça passera vite, et puis j'ai vraiment envie de la visiter.
Lui - Ouais, bon, d'accord, mais n'empêche qu'on va perdre un temps fou...
Quelques minutes passent. On est en début mai, et il fait au moins 30 degrés à l'extérieur. Comble de joie, le soleil est meurtrier et il n'y a pas d'ombre dans la file qui mène au génie architectural de Gaudi.
Lui - Putain, non mais c'est ridicule de perdre notre journée comme ça.
Elle - Chéri, si tu veux qu'on parte, on peut partir tu sais, j'ai pas envie que tu me fasses la gueule.
Lui - Non mais j'te fais pas la gueule là, j'dis juste que c'est ridicule de s'aligner comme ça, comme des moutons, à tous vouloir voir des trucs vieux de cent ans dessinés par un type qu'on ne connait même pas. C'est vrai quoi, on est là pourquoi? On imite tous ces autres bourgs qui vont visiter c'truc parce que ça fait tellement cultivé, mais en fait on fait partie de la masse, tu sais, c'est tellement commun...
La femme ne l'écoute plus. Elle regarde un peu partout, visiblement lasse d'entendre son Français de chéri se plaindre de tout et de rien.
Lui - En plus y'a ce soleil... Tu sais ce que je voudrais, moi? Hé bien moi j'prendrais une Heineken sur une terrasse tu vois, chérie. C'est ça Barcelone, tu vois? C'est pas visiter tous ces jardins et ces monuments...
Elle - Mais c'était magnifique le Parc Güell, t'as pas aimé le Parc Güell?
Lui - Ouais, mais c'est que moi j'l'ai vu au moins 10 fois, ce parc. Et puis, à la fin, c'est qu'un parc tu sais. Barcelone, c'est la plage, c'est les vacances, c'est pas un truc de touriste où on va aller avec d'autres touristes visiter un truc pas si intéressant.
Elle - Oui mais toi t'es déjà venu à Barcelone. Moi, c'est la première fois, alors c'est normal que j'veuille visiter des trucs un peu et pas juste lézarder sur une terrasse!
Il se tait. Enfin. Mais pas pour longtemps.
Lui - Putain ce qu'on a l'air con à attendre...
Elle - Chéri, j'te l'ai dit, on peut partir aussi si tu veux, y'a pas de mal, on part et c'est fini.
Lui - Mais non là, on attend depuis une demi-heure, on va pas partir maintenant alors qu'on a déjà tout perdu ce temps!
Elle - Vas-y, toi, prendre ta bière, et moi j'irai te rejoindre après, c'est tout.
Lui - Non, si je pars, après tu va me faire la gueule toute la journée et me le répéter 100 fois pour que j'me sente con, je sais que tu veux que j'la visite avec toi, cette place.
Il a parlé plus fort, pour que tout le monde l'entende, comme s'il était drôle.
Elle - Moi j'me tais, tu fais ce que tu veux.
Lui - Non mais pourquoi tu me fais la gueule là? J'reste, quoi, j'attends là, j'suis avec toi, faut pas s'énerver.
Elle reste muette, regarde ailleurs.
Lui - Non mais Sabine...
Sabine - Tu gâches tout...
Lui - Mais pour une fois qu'on est sans les enfants là, j'ai pas envie qu'on perde tout notre temps à faire des trucs moches. C'est le temps de faire la fête, quoi, après on va rentrer à la maison et reprendre notre tralala ennuyeux, j'ai pas envie de faire des trucs ennuyeux quand j'suis à Barcelone, putain.
Sabine - Ah parce qu'être avec moi, c'est ennuyeux?
Lui - Ah putain, mais non. Tu vois, tu compliques tout là, moi j'fais ce que tu veux, j'te suis partout, et toi tu te plains toujours.
Sabine ne répond pas.
Lui - Allez chérie... Tu sais qu'je t'aime, voyons, hein? Je t'ai emmenée ici pour qu'on soit seuls, pour te faire plaisir. J'veux que tu sois heureuse, moi! Allez, donne-moi un bisou là.
Soumise, elle s'exécute.
Lui - Tu comprends, c'est que moi j'ai déjà tout vu ça, tu sais. Mais j'le refais pour toi, parce que je t'aime. Mais faut pas me faire la gueule après...
Elle semble convaincue, heureuse, même. Nous sommes estomaquées.

