Tu as réalisé vers l'âge de 25 ans que stew était le mot anglais pour ragoût, mais, plusieurs années plus tard, c'est en montrant à ta grande ado ultrasentimentale déprimée comment faire un bon stew que tu lui a raconté l'histoire du dernier pas-le-bon avant son père.
C'était l'hiver (mais y'a-t-il seulement d'autres saisons dans ce foutu pays?), c'était lundi : c'était jour d'épicerie. En sortant du commerce, où tu avais épargné un gros 15 $ grâce au rabais étudiant, tu te plaignais intérieurement des bourrasques chiantes qui te fouettaient le visage et te faisaient perdre l'équilibre. Tu n'avais vraiment pas envie d'étaler dans la neige sale tes ingrédients à stew. Le toupet plaqué en couettes éparses sur ton front, la mâchoire serrée de désagrément, tu cheminais dans la sloche avec la grâce d'un saoulon à 4 heures du matin.
Charmant.
Soudainement, au coin d'une rue, tu as croisé un homme que tu n'as pas remarqué jusqu'à ce qu'il fasse demi-tour pour t'aborder. Trop grand, trop vieux et, tu le comprendrais lorsqu'il ouvrirait la bouche, trop Français, il t'a vouvoyé gros comme le bras pour te complimenter sur ton sourire et tes beaux yeux, sans manquer de te refiler son numéro de téléphone.
Quoi?
Timide, tu as attendu une semaine avant de lui téléphoner, et vous avez pris un café au Marché de la gare. Tu t'es foutu qu'il soit trop vieux et trop Français; il s'est amouraché de ton applomb québécois malgré ta vie d'ado attardée, et vous vous êtes fréquentés pendant au moins 6 mois avant de réaliser que vous vous tapiez sur les nerfs.
- Y faisait quoi dan' vie au juste?
- Propriétaire d'une galerie d'art, y'était vraiment chiant, toujours dans le trou financièrement. On avait au moins 10 ans de différence, c'est ridicule. C'est le dernier que j'ai fréquenté avant de rencontrer ton père : une chance que j'ai pas perdu espoir après c'te Français-là, hein?
- Bah, che pas là, t'aurais peut-être dû...
Tu es mère d'une adolescente ingrate.